Dialogues franco-brésiliens et institutionnalisation des sciences sociales au Brésil.
Disciplines - Sociologie
Écrit par Daniella Rocha et Luis Cuenca   

 

Dialogues franco-brésiliens et institutionnalisation des sciences sociales au Brésil.

 

par Daniella Rocha et Luis Cuenca[1]

 

Depuis plusieurs décennies maintenant, la sociologie constitue un champ disciplinaire consolidé et particulièrement fécond au Brésil. Implantée dans un système universitaire dense, formé par des nombreuses institutions des différents états du pays, la sociologie brésilienne s’inscrit également dans de solides réseaux de recherche et de coopération reliant institutions et acteurs nationaux et internationaux.

Parler de la sociologie au Brésil c’est d’abord évoquer la réception, la réinvention et la diffusion des idées des sciences sociales au cours de l’Empire, puis de la République. C’est aussi s’intéresser à la formation matérielle et institutionnelle d’espaces de discussion et d’enseignement des sciences humaines dans un pays où le projet comtien a marqué profondément les institutions. De fait, l’histoire de l’institutionnalisation de la discipline sociologique au Brésil est indissociable des influences croisées, inégales et historiquement fondées entre le milieu savant brésilien et certains milieux intellectuels internationaux, où ressort notamment des liens étroits et assez privilégiés avec la France. On le sait, la présence intellectuelle française dans les milieux savants brésiliens n’est pas un fait récent, elle date de bien avant l’avènement des premières universités au début du XXe et son ampleur s’étend, sous de formes certes différentes, jusqu’à présent. Ainsi, avant la différenciation des sciences sociales au Brésil (amorcée au milieu du XXe) ou que l’on puisse parler d’une discipline sociologique à part entière dans ce pays, un référent français se faisait noter dans ce que l’on a habituellement désigné la « pensée sociale brésilienne »[2]. Par ailleurs, dans le XIXème siècle, l’héritage français se faisait remarquer non seulement au niveau de la pensée sociale produite au Brésil, comme dans la formation de ses élites intellectuelles, ou encore dans la conception d’un modèle d’État national (sous l’influence notamment d’un républicanisme comtien) alors que le projet républicain se mettait en forme.

Cet héritage français a marqué notablement le projet scientifique de la sociologie naissante au Brésil et il marquerait durablement l’« évolution » de cette discipline. Loin cependant d’être homogènes, univoques et de poursuivre une évolution linéaire, les échanges entre la France et le Brésil dans le domaine des sciences sociales se sont établis dans des cadres relationnels divers et sous des modèles également distincts selon les différentes périodes. Parmi les périodisations possibles, nous retenons ici celle proposée par Hélgio Trindade[3] (2005) à l’égard des sciences sociales brésiliennes en général et qui sont tout à fait applicables au domaine particulier de la sociologie.

Il est ainsi possible de délimiter les trois grandes périodes de la coopération franco-brésilienne au cours du processus d’institutionnalisation de la sociologie au Brésil. Le premier moment (1934-1950) est donc celui de l’impact de la mission française dans la constitution de l’Université de São Paulo (USP). Les fascinations mutuelles entre les sciences sociales françaises et brésiliennes se traduisent alors, du côté brésilien, par une remarquable inspiration du modèle scientifique français et, dans l’hexagone, par la célébration du tropicalisme brésilien comme objet de recherche à la fois exotique et légitime. Dès lors, on assistera au Brésil au « passage » d’une phase pré-sociologique caractérisée par un essayisme à vocation holiste vers une « sociologie scientifique », fondée sur la survalorisation de la recherche empirique. Ayant Florestan Fernandes comme protagoniste, le projet scientifique incarné par le Département de Sociologie (créé en 1947) de l’ancienne Faculté de Philosophie de l’USP s’imposerait dès lors[4] et conférait la légitimité institutionnelle nécessaire à l’expansion ultérieure de la discipline. La deuxième phase (1950-1970) correspond à une étape désormais plus avancée du processus d’institutionnalisation de la discipline. C’est tout d’abord une période d’expansion géographique du système universitaire brésilien, où on assiste à la création et à la (ré)activation de nouvelles institutions dans différentes localités du territoire national. De surcroît, l’État s’impliquait plus activement dans la mise en place des politiques pour la recherche et des organismes spécifiques de financement de la recherche (CNPq et Capes, plus précisément) étaient alors crées. L’amplification du système universitaire brésilien n’est pas sans conséquence dans les dialogues scientifiques entre sociologues français et brésiliens, qui connaîtront une notable expansion, par delà du pôle circonscrit à l’USP pendant cette phase. La période coïncide également avec l’élargissement parallèle des coopérations entre les sciences sociales brésiliennes et nord-américaines – souvenons-nous des nombreux financements accordés par la Fondation Ford à des centres de recherche brésiliens dès la fin des années 1960.

La troisième période, qui se prolonge jusqu’aux jours actuels, s’ouvre au début des années 1970. Elle se distingue d’une part par la consolidation de la recherche sociologique au Brésil, par le contexte de modernisation des universités brésiliennes et de professionnalisation de la carrière universitaire. Dans ce cadre, on assistera à la fois à une plus grande internationalisation de la sociologie brésilienne et à une diversification des formes d’échange entre cette dernière et la sociologie française[5]. Comme le souligne Trindade[6], la dynamisation des formes d’échange liés à l’exil de nombreux acteurs impliqués dans ce dialogue, la consolidation des systèmes de bourses de troisième cycle et de formation du personnel enseignant des universités et la mise en place de nombreux accords bilatéraux (dont le meilleure exemple est celui l’accord Capes-Cofecub) ont composé un contexte de coopération scientifique fructueux, caractérisé par l’élaboration de projets communs entre des nombreux centres de recherche brésiliens et français. A cela ajoutons le rôle joué par certains acteurs institutionnels clés implantés en France, comme le Centre de Recherches sur le Brésil Contemporain à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales[7] et l’Institut des Hautes Études de l’Amérique Latine. Au cœur de tout un maillage d’accords bilatéraux engageant des acteurs diversifiés, ces deux centres ont constitué continuellement des lieux incontournables de « circulation »[8] des sociologues brésiliens à Paris, ayant contribué activement (directement ou indirectement) à la concrétisation de nombreux projets de coopération entre les deux pays.

Encore aujourd’hui, la sociologie reste sans aucun doute un des champs disciplinaires les plus marqués par des traditions intellectuelles ou des courants de pensée français. Mais comme en témoigne Monique de Saint Martin[9] (2005), comprendre l’ampleur de cette « influence française » dans la pensée sociologique brésilienne signifie reconnaître tout d’abord que cette influence est loin de se résumer à une simple importation de modèles interprétatifs français. Au contraire, il s’agit d’un cadre relationnel complexe qui non seulement s’est modifié au fil du temps, mais qui en outre s’est construit dans un espace de concurrence permanent avec d’autres traditions sociologiques – nord-américaine principalement, mais germanique également. Si les échanges intellectuels franco-brésiliens ont été présents tout au long du processus d’autonomisation de la discipline au Brésil, les dialogues avec des centres de recherche aux États-unis ont occupé une place bien importante dans l’institutionnalisation de la sociologie brésilienne[10].

Pour résumer, il est possible d’affirmer que la sociologie brésilienne est née profondément cosmopolite. Son émergence et son développement sont indissociables de l’ambiance cosmopolite dans laquelle elle s’est construite, où la présence française apparaît sans aucun doute comme une référence principale[11]. Mais la question essentielle à savoir, semble-t-il, pour comprendre le développement de cette discipline au Brésil dans toute sa complexité, est que ce cosmopolitisme est pour le moins ambivalent. La « vocation » (ou la « disposition », pour se tenir à la sémantique sociologique) au premier abord internationaliste des sciences sociales au Brésil ne se traduit guère par une assimilation ou une transposition de traditions intellectuelles exogènes. Au contraire, comme le souligne opportunément Renato Ortiz, les sociologues brésiliens ne se sont jamais débarrassés complètement de l’obsession pour la « question nationale » héritée de la pensée essayiste qui l’ont précédés. Tout en mobilisant des traditions analytiques séculaires forgées dans les pôles intellectuels étrangers les plus reconnus, en les combinant à des schèmes analytiques « nationaux » ou, encore, en forgeant des outils conceptuels entièrement nouveaux, les premières générations des sociologues brésiliens se sont obstinément tournés vers l’étude des grands problèmes nationaux, aboutissant par cela à des innovations théoriques originales. Cela est observable dès la mise en place du projet de la sociologie empirique de l’USP qui, tout en revendiquant ses divergences à l’égard d’un essayisme carioca, ne s’est jamais détourné de l’objectif principal, et convergent, de comprendre les grands problèmes de ce pays. Le Brésil apparaît ainsi dès les premiers écrits sociologiques produits dans le pays, comme l’objet légitime par excellence. La sociologie de Florestan Fernandes et celle de Fernando Henrique Cardoso – leurs recherches notamment sur le déclin de la société esclavagiste et les relations raciales ou la dépendance, respectivement – pour prendre des références emblématiques des deux premières générations, en sont sans doute les meilleurs exemples.[12] Ce ne serait que plus récemment qu’on assistera à une plus grande fragmentation des objets de recherche des sociologues brésiliens[13].

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Le « projet sociologique » tenu par le Grib s’inscrit dans le prolongement de ce cadre relationnel d’échange bilatéral désormais constitutif de la coopération franco-brésilienne en sociologie. Notre ambition est de constituer une plate-forme de dialogue permanent entre les sociologues et les centres de recherche sociologique français et brésiliens, afin de donner continuité et de nourrir la coopération scientifique entre les acteurs individuels et institutionnels des deux pays. L’objectif de l’espace et des activités proposés par notre groupe est en ce sens triple : c’est d’abord celui de diffuser la recherche sociologique brésilienne en France ; deuxièmement de donner visibilité (et de faciliter la communication) aux travaux sur le Brésil réalisées au sein de centres de recherche français en France et de, finalement, stimuler l’élaboration de projets communs engageant institutions et acteurs inscrits dans les deux pays. Pour ce faire, nous proposons notamment :

  1. Un bilan de la production sociologique francophone sur le Brésil.
  2. La diffusion de travaux scientifiques brésiliens et français sur le Brésil
  3. Un annuaire disciplinaire (avec mots-clefs, langues de travail, thèmes de recherche, etc.) favorisant des échanges directs entre chercheurs français et brésiliens.
  4. L’organisation de séminaires pour que des jeunes doctorants puissent exposer leurs recherches en sociologie sur la Brésil.


[1] Nous tenons à remercier Vassili Rivron pour ses suggestions après la lecture d’une version préliminaire de ce document.

[2] On pourrait ainsi dire que dans le XIXe siècle la sociologie avait été « pratiquée » par des juristes, puis au début du XXe par des grands intellectuels tels que Oliveira Vianna, Gilberto Freyre ou Caio Prado Junior, voulant établir une « teoria geral do Brasil » pour comprendre les phénomènes sociaux de cette nation en construction.

[3] Hélgio Trindade, « Ciências sociais: instituições e atores estratégicos intercâmbio franco-brasileiro ». C. B. Martins (dir.), Dialogues entre le Brésil et la France. Formation et coopération académique (Diálogos entre o Brasil e a França — Formação e cooperação acadêmica, Recife, FNJ, Ed. Massangana, 2005, 2 vol., p. 285-315.

[4] La question suscite toutefois certaines controverses. Le point de vue dominant, incarné notamment par Sérgio Miceli aujourd’hui, met en avant une certaine hégémonie de l’USP dans l’institutionnalisation de sociologie scientifique au Brésil. Selon ce point de vue, pendant cette période les sciences sociales à Rio particulièrement, aurait conservé la vocation « totalisante » de la période pré-sociologique, restant limitée par un obstacle normatif. D’autres auteurs (Bernardo Sorj, par exemple) attirent toutefois l’attention sur la fécondité intellectuelle des travaux sociologiques produits à l’extérieur des frontières paulistas. Il en demeure néanmoins que si la production sociologique brésilienne de la première partie du XXe est loin de se limiter à l’état de São Paulo, le poids prééminent et décisif de l’USP dans l’institutionnalisation de la discipline est difficilement contestable.

[5] Les travaux de A. Garcia et M-C. Munoz, montrent en effet, à travers l’itinéraire des doctorants brésiliens en France, que la consolidation de la sociologie brésilienne à partir de 1970 est étroitement lié à des accords de coopération avec la France et à l’action de certains sociologues français.

[6] Hélgio Trindade, Op. cit.

[7] Fondé par Ignacy Sachs et dirigé actuellement par Afrânio Garcia.

[8] La notion de « circulation internationale » et son importance dans la formation des intellectuels brésiliens sont travaillées dans les recherches menées par le réseau franco-brésilien de recherche intitulé «Circulation internationale des élites», auquel participent notamment M. de Saint Martin, R. Grün et A. Garcia entre autres chercheurs liés aux universités fédérales de São Carlos, de Rio Grande do Sul et de Minas Gerais, à l’Unicamp, à l’EHESS et au CNRS.

[9] Monique de Saint Martin, « Un dialogue scientifique permanent », in C. B. Martins (dir.), Dialogues entre le Brésil et la France. Formation et coopération académique (Diálogos entre o Brasil e a França — Formação e cooperação acadêmica, Recife, FNJ, Ed. Massangana, 2005, 2 vol., p. 145-149.

[10] Une « influence » américaine (via Chicago), est présente dès les débuts de la sociologie universitaire. N’oublions pas à cet égard, que la célébrée mission française présente au moment de la fondation de l’Université de São Paulo avait cohabité avec la présence d’une mission américaine. Nous remercions Renato Ortiz pour les éclaircissements à ce sujet.

[11] À titre d’exemple, prenons comme indicateur les références

[12] Pour prendre un autre exemple également révélateur, soulignons que la recherche produite par des brésiliens circulant en France (doctorants et chercheurs) ne s’intéresse que très rarement à la France comme terrain d’observation.

[13] M. Ridenti, « Apresentação », in Élide R. Bastos, Fernando Abrúcio, Maria Rita Loureiro et José Márcio Rego, Conversas com sociólogos brasileiros, São Paulo, Editora 34, 2006.