Brésil, la démocratie corrompue

temer-dilmaCet article analyse certaine conséquences de la destitution de Dilma Rousseff pour la démocratie brésilienne. L'auteur s'intéresse d’abord aux interprétations de la procédure de destitution et aux enjeux soulevés en termes de légitimité démocratique. Puis il développe certains enjeux de cette destitution eu égard à l’évolution des rapports de force politiques (court terme) et à la stabilité démocratique (moyen terme) [Article publié dans le rapport de l'OPALC "Amérique latine. L'année politique 2016", Etudes du CERI, n°226-227, janvier 2017].


 

Brésil : la démocratie corrompue

Frédéric Louault (janvier 2017)

Depuis la réélection de Dilma Rousseff en octobre 2014, le Brésil connaît l’une de ses séquences politiques les plus complexes et instables de son histoire démocratique. Après plusieurs années de récession, le pays s’est enfoncé dans la crise économique, avec une contraction du produit intérieur brut de -3,8 % en 2015. Au niveau politique, la dégradation des relations entre Dilma Rousseff et le Congrès a paralysé l’action gouvernementale dès le début de l’année 2015. L’exacerbation des tensions a provoqué une implosion de la base alliée, puis, le 31 août 2016, la révocation de la présidente par le Congrès (au prétexte de manipulations comptables que Rousseff avait autorisées après sa réélection afin de réduire artificiellement le déficit budgétaire). Réalisée de manière brutale, abusive et indécente, la procédure de destitution contre la présidente réélue aura surtout eu pour effets de renforcer la polarisation politique et de fragiliser les institutions démocratiques. En outre, la forte médiatisation internationale liée à l’organisation des Jeux olympiques à Rio de Janeiro (du 5 au 21 août 2016) a donné une résonance particulière aux soubresauts de la vie politique nationale et détérioré l’image du Brésil à l’étranger. En toile de fond, les révélations qui se succèdent dans le cadre de l’affaire Lava Jato – un scandale de corruption d’une ampleur inédite dans l’histoire du Brésil et dans lequel les principaux partis politiques sont directement impliqués – jettent le discrédit sur la classe politique et font vaciller le système politique dans son ensemble. Au terme de cette année 2016, la démocratie brésilienne apparaît en lambeaux, rongée par les excès de ses représentants.

Dans un article publié sur le site de l’Observatoire politique spécialisé sur l'Amérique latine et les Caraïbes (Opalc) en mars 2016, nous avons analysé les logiques de la crise politique qui se dessinait alors[1]. Nous avons montré que la procédure de destitution de Dilma Rousseff ne s’expliquait pas simplement par des facteurs conjoncturels (crise économique, scandales de corruption) ou individuels (manque de leadership de Rousseff, acharnement personnel d’Eduardo Cunha contre la présidente). Le calvaire politique de Dilma Rousseff s’inscrivait également dans un processus de plus long terme : la mue progressive du Parti des travailleurs (PT) qui, depuis l’élection de Lula en 2003, s’est accommodé des pratiques politiques traditionnelles – alliances politiques pragmatiques, échanges de faveurs, corruption, etc. – et s’est fait absorber par un système qu’il prétendait réformer. Le présent chapitre s’inscrit dans le prolongement de cette réflexion sur la mise à l’épreuve démocratique que traverse actuellement le Brésil. Nous ne revenons pas sur les causes conjoncturelles et structurelles de la destitution de Rousseff. Nous nous intéressons plutôt à ses conséquences pour la démocratie brésilienne. Pour ce faire, nous étudions d’abord les interprétations de la procédure de destitution et les enjeux soulevés en termes de légitimité démocratique. Nous montrons comment deux approches de la légitimité se sont opposées : la légitimité par les urnes (registre mobilisé par les anti-destitution) et la légitimité par les performances (registre mobilisé par les pro-destitution)[2]. Puis nous analysons certaines conséquences de cette destitution eu égard à l’évolution des rapports de force politiques (court terme) et à la stabilité démocratique (moyen terme). Loin de résoudre le problème de gouvernabilité du Brésil, la révocation de Dilma Rousseff a ouvert une nouvelle période d’instabilité, marquée par une profonde division de la société et une défiance accrue envers les institutions représentatives.

1) Les luttes de (dé)légitimation autour de la procédure de destitution

La procédure de destitution à l’encontre de Dilma Rousseff s’est ouverte le 2 décembre 2015, lorsque le président de la Chambre des députés, Eduardo Cunha, a décidé de donner suite à une demande de mise en accusation qui lui avait été transmise par d’autres parlementaires quelques semaines plus tôt[3]. Elle s’est clôturée le 31 août 2016, lorsque la révocation définitive de Dilma Rousseff a été votée par le Sénat. Cette séquence politique a fait l’objet d’intenses luttes d’interprétation. Durant neuf mois, la présidente a été victime d’un véritable lynchage politique et médiatique visant à détruire sa légitimité tant interne (auprès des élites politiques) qu’externe (auprès de la population). Les maladresses de Dilma Rousseff, son incapacité à dialoguer et son impuissance face à la détérioration de l’activité économique ont facilité le travail de ses détracteurs. Les ruptures de loyauté se sont multipliées et sa base législative s’est décomposée. Au moment de sa réélection, en octobre 2014, sa base alliée au Congrès rassemblait trois cent quatre des cinq cent treize députés (59 %) et quarante des quatre-vingt-un sénateurs (49 %). Lors du vote sur la recevabilité de la procédure de destitution, qui s’est tenu à la Chambre fédérale le 17 avril 2016, seuls cent trente-sept députés ont soutenu Rousseff (27 %). Puis à peine vingt sénateurs ont voté contre sa révocation le 31 août 2016 (25 %).

Le motif de la procédure était pourtant contestable, comme cela a été souligné dans l’introduction de ce rapport. Si le cadre légal a été respecté, le fait d’interpréter le maquillage des comptes publics comme un « crime de responsabilité » peut paraître tout à fait abusif. Cet outil démocratique qu’est la destitution a de fait été détourné de son esprit initial – permettre au Congrès de sanctionner un président qui aurait commis un crime grave – pour être utilisé comme une arme de destruction politique. Les membres du Congrès ont désacralisé la destitution avec une légèreté déconcertante, comme l’a illustré la théâtralisation du vote du 17 avril 2016 à la Chambre fédérale[4]. Pour les partisans de la révocation, l’enjeu était ailleurs. La principale rhétorique mobilisée pour justifier la destitution a été celle de la performance politique, avec un cadrage sur la notion de « gouvernabilité ». En parallèle, de nombreux opposants à Dilma Rousseff ont mobilisé l’argument de l’impopularité afin de contester sa légitimité (soutenant que la présidente avait perdu sa légitimité populaire). Cette simplification permettait de faire un raccourci entre impopularité et illégitimité. Et le fait que Rousseff ait été réélue au suffrage universel direct moins de deux ans plus tôt importait peu. Mais l’impopularité d’un dirigeant annihile-t-elle sa légitimité d’établissement ? Le principe électoral a beau être imparfait (« la majorité vaut pour le tout et le moment vaut pour la durée »)[5], il n’en demeure pas moins un pilier classique de la légitimité démocratique.

C’est cet argument qui a été avancé par les défenseurs de Dilma Rousseff afin de produire une contre-narration. Pour eux, la procédure de destitution répondait à une logique de « coup d’Etat ». Incapables de reprendre le pouvoir par les urnes, les opposants au PT auraient trouvé dans la destitution le moyen de provoquer une alternance anticipée, au mépris de la démocratie procédurale[6]. Si les intentions des opposants à Dilma Rousseff et au PT faisaient en effet peu de cas des principes démocratiques, la rhétorique du coup d’Etat nous semble cependant peu crédible conceptuellement, dans la mesure où il n’y a pas eu une rupture claire de la légalité. Qui plus est, les auteurs ayant travaillé sur le concept de coup d’Etat identifient plusieurs caractéristiques précises, que l’on ne retrouve pas dans le cas de la destitution de Dilma Rousseff : le caractère soudain et surprenant de l’événement (un « coup »), le recours à la violence, le risque pour les instigateurs en cas d’échec, etc.[7]. Dans le cas ici considéré, il s’agit plutôt d’une dérive du présidentialisme de coalition, les membres du Congrès s’étant engouffrés dans l’une des nombreuses failles du système politique. L’usage du terme « coup d’Etat » a toutefois permis au PT de rassembler les anti-destitution autour d’un slogan commun (« il n’y aura pas de coup ! »)[8] et de sensibiliser la communauté internationale. Cela a aussi figé les enjeux sur une conception dichotomique – et réductrice – de la crise politique opposant les défenseurs de la démocratie (anti-destitution) et les putschistes [golpistas]. Le terme permettait enfin de construire un parallèle entre la rupture démocratique provoquée par l’intervention militaire de 1964 et la révocation de Dilma Rousseff en 2016, donc d’alerter sur les risques de dérives post-destitution.

Du point de vue de la généalogie, on remarque que l’emploi du terme « golpe » est apparu dès le mois d’octobre 2015 dans la bouche de Dilma Rousseff pour évoquer la menace de destitution[9]. Il faut dire que les demandes de mise en accusation se sont multipliées après sa réélection : pas moins de trente-quatre demandes ont été enregistrées à la Chambre des députés entre 2015 et 2016, contre quatorze durant son premier mandat[10]. Les présidents de la Bolivie (Evo Morales) et du Venezuela (Nicolás Maduro) avaient utilisé le terme « coup d’Etat » dès le mois d’octobre 2015 pour dénoncer les tentatives de déstabilisation contre Dilma Rousseff[11]. Au Brésil, le terme a d’abord été employé de manière générique « coup » [golpe] avant d’être spécifié par la suite : « coup démocratique » [golpe democrático] en octobre 2015, « coup parlementaire » [golpe parlamentario] en décembre 2015, « coup d’Etat » [golpe de Estado] en avril 2016. Il est ensuite devenu un leitmotiv pour les défenseurs de Rousseff jusqu’à la confirmation de la sentence. Et Dilma Rousseff a maintenu jusqu’au bout son cadre d’interprétation, comme le montre son discours de défense au Sénat, prononcé le 29 août 2016, durant lequel le terme « golpe » a été utilisé à dix reprises :

« Nous sommes à un pas de la concrétisation du véritable coup d’Etat [golpe de Estado]. […] Je fais un appel final à tous les sénateurs : n’acceptez pas un coup [golpe] qui, au lieu de la résoudre, aggravera la crise brésilienne. […] Votez contre la destitution, votez pour la démocratie[12]. »

Deux jours plus tard, Dilma Rousseff prenait acte de sa destitution : « Les Sénateurs qui ont voté pour la destitution […] ont commis un coup parlementaire. […] Ils se sont approprié le pouvoir au moyen d’un coup d’Etat[13]. » Le bouclier de la légitimité d’établissement n’a donc pas résisté à la puissance du travail de délégitimation orchestré contre Rousseff par ses opposants et par les médias. Et Michel Temer (Parti du mouvement démocratique brésilien, PMDB), qui s’était plaint de n’être qu’un « vice-président décoratif[14] », a pris position dans le fauteuil présidentiel.

Après la destitution, le chaos ? Vers une nouvelle séquence d’instabilité

Derrière les luttes interprétatives visant à donner du sens à l’événement, de nouveaux rapports de force se sont construits parmi les élites politiques lors de la séquence de destitution. Le PT a été peu à peu lâché par ses alliés pragmatiques du centre et de la droite (PMDB, Parti républicain brésilien, Parti progressiste, Parti de la République, etc.). A l’issue de la procédure, l’isolement du PT était d’autant plus grand que les politiques menées depuis 2003 lui avaient préalablement fait perdre d’importants soutiens à gauche (militants, intellectuels, groupes politiques, etc.). S’il est redevenu le premier parti d’opposition, le PT est sorti extrêmement fragilisé de cette épreuve politique. Il doit en outre engager de multiples chantiers pour se reconstruire : renouveler son personnel politique et notamment ses cadres dirigeants, redéfinir son programme politique, reconquérir sa base militante, revoir sa politique d’alliance, nettoyer l’image d’un parti sali par le pouvoir, travailler sur son ancrage local, etc. La gestion de l’après-destitution constitue sans nul doute le plus grand défi de l’histoire du PT.

De l’autre côté de l’échiquier politique, le gouvernement de Michel Temer souhaite marquer une rupture claire avec le PT. Les personnes ayant soutenu de près ou de loin Dilma Rousseff sont évincées du gouvernement et de la haute administration et remplacées par des membres de l’opposition (au premier rang desquels le PSDB et les Démocrates [DEM]). Le président a de facto nommé un gouvernement dont l’idéal-type est un homme blanc, riche et sexagénaire. Il n’a nommé aucune femme, aucun Noir. Par contre, sept des vingt-quatre nouveaux ministres ont vu leur nom cité dans l’affaire Lava Jato. Au niveau des politiques publiques, le nouveau gouvernement a également rompu avec le programme sur lequel Rousseff et Temer avaient été élus en 2014. Il ne s’agit nullement d’un gouvernement de transition ou d’union nationale, comme cela avait été le cas en 1992 après la destitution de Fernando Collor de Mello. Alors qu’une procédure de destitution est sensée sanctionner les actions personnelles d’un individu, la révocation de Rousseff a provoqué une purge gouvernementale, puis l’avènement d’un projet politique qui avait été minoritaire lors des élections de 2014. En ce sens, l’alternance politique qui résulte de la destitution peut être qualifiée d’illégitime.

A court terme, les élections municipales qui se sont tenues en octobre 2016 ont néanmoins renforcé les tendances qui s’étaient profilées durant la procédure de destitution. Le PT s’est littéralement écroulé dans les urnes, obtenant son pire résultat depuis deux décennies. Il perd près des deux tiers de son implantation, tant en nombre de municipalités contrôlées (deux cent cinquante-six en 2016 contre six cent quarante-quatre en 2012) qu’en termes d’électorat (6,8 millions de votes au premier tour en 2016 contre 17,2 millions en 2012). Le PT a en outre perdu des villes-clés comme São Paulo (où le maire sortant Fernando Haddad a été battu dès le premier tour), et des villes-symboles comme São Bernardo do Campo, berceau politique de Lula. Cette déconfiture est en partie dû à des facteurs nationaux, en particulier la mauvaise gestion de la crise économique, le rôle du PT dans l’affaire Lava Jato et le matraquage médiatique lié à la procédure de destitution. Mais ce contexte ne doit pas faire oublier des enjeux plus locaux, et l’incapacité du PT à se régénérer par la base. Cela dit, les autres partis politiques de gauche n’ont pas réellement tiré profit de l’affaiblissement du PT. L’électorat du PT s’est dispersé entre les votes blancs ou nuls, l’abstention et le transfert vers de petites formations politiques.

Mais c’est surtout le PSDB qui se positionne comme principal bénéficiaire de l’effondrement du PT. Il progresse de près de quatre millions d’électeurs et d’une centaine de municipalités par rapport à 2012 (huit cent huit contre sept cent un). Il gagne surtout sept des vingt-cinq capitales étatiques (dont São Paulo) et dix-huit des quatre-vingt-treize villes de plus de deux cent mille habitants. C’est malgré tout le PMDB qui reste le premier parti au niveau local. Le parti de Michel Temer se renforce eu égard au nombre de municipalités contrôlées (mille trente-huit en 2016, contre mille dix-sept en 2012) mais a perdu près de deux millions d’électeurs entre 2012 et 2016.

Le nouveau gouvernement a vu dans ces résultats une légitimation de la destitution. C’est négliger les caractéristiques spécifiques des élections intermédiaires au Brésil. Nul ne peut contester que les électeurs aient sanctionné à leur tour, et dans un contexte très spécifique, le bilan du PT. Mais cette réplique électorale de la destitution ne signifie ni un appui à Michel Temer (qui ne bénéficiait que de 14 % d’opinions favorables au moment des élections)[15], ni un blanc-seing pour le nouveau gouvernement. Michel Temer a d’ailleurs été rapidement ramené à sa propre instabilité. Sa « légitimité d’établissement » est ouvertement contestée, tandis que son travail de légitimation par les performances n’a pas porté pas ses fruits à court terme. La reprise économique tarde à se profiler et les lois qui ont été votées fin 2016 – notamment l’amendement constitutionnel qui plafonne les dépenses publiques pour les vingt prochaines années (PEC 241) – suscitent un important mécontentement au sein de la société brésilienne. Surtout, le gouvernement et le Congrès sont plus que jamais empêtrés dans les scandales de corruption. En six mois, cinq ministres ont dû démissionner. Eduardo Cunha (PMDB), qui a été arrêté entre les deux tours des élections municipales, menace de passer aux aveux et de « faire tomber un second président ». Ira-t-il au bout de sa provocation ? Le 5 décembre, c’est le président du Sénat, Renan Calheiros (PMDB), qui a été temporairement suspendu de ses fonctions par la Cour suprême, avant d’être réintégré afin de ne pas mettre en péril la stabilité du régime politique. Puis le 17 décembre 2016, la justice brésilienne a achevé les auditions de soixante-dix-sept anciens dirigeants de l’entreprise Odebrecht, réalisées dans le cadre d’un accord de dénonciation contre remise de peine. Les dépositions ont ensuite été transmises à la Cour suprême pour y être analysées. Cette entreprise du BTP est au cœur de l’affaire Lava Jato et a financé de nombreux partis et candidats, le contenu des dépositions pourrait donc provoquer un nouveau séisme politique en 2017. La fuite dans la presse d’une déposition – celle de l’ancien vice-président d’Odebrecht, Claudio Melo Filho – fait d’ailleurs apparaître les noms de personnalités politiques de premier plan, dont le président Michel Temer (cité quarante-huit fois dans le rapport) et son chef de gouvernement, Eliseu Padilha.

L’année 2016 s’est achevée dans un climat de profonde incertitude. La démocratie brésilienne est littéralement engluée. D’une crise économique et politique, le Brésil plonge vers une crise de régime. Michel Temer, qui a déjà plusieurs épées de Damoclès au-dessus de la tête, ira-t-il au bout de son mandat, fin 2018 ? Le PMDB parviendra-t-il à contenir les actions du pouvoir judiciaire ? Le gouvernement et le Congrès résisteront-ils à la pression populaire pour l’organisation d’élections anticipées ? Présentée comme une solution pour améliorer la gouvernabilité du pays, la révocation de Rousseff a au contraire ouvert une nouvelle période d’instabilité, que le maire sortant de São Paulo, Fernando Haddad, qualifie de « guerre civile froide[16] ». La société brésilienne est plus clivée que jamais et la séquence de la destitution a joué un rôle important dans le renforcement de la polarisation. Les anti-PT et les pro-PT se retrouvent toutefois dans un rejet commun de leurs élites politiques. Illégitime et impopulaire, le gouvernement Temer incarne une génération politique arrivée à bout de souffle, pour avoir trop usé et abusé du pouvoir. Il ne manque qu’un déclic pour que la « guerre froide » se transforme en « union sacrée » contre Temer, aux dépens du régime démocratique[17].

Car derrière les enjeux conjoncturels, c’est le régime démocratique lui-même qui est fragilisé. L’alternance non-électorale de 2016 a remis en question un quart de siècle de consolidation démocratique[18]. Comme dans la plupart des périodes de crise que le Brésil a connues dans son histoire, le règlement des conflits politiques s’est fait en dehors de l’arène électorale, dans un cercle fermé d’élites. Mais cette fois-ci, la solution n’a pas été négociée. Elle a été imposée par le détournement d’un instrument de la démocratie (la procédure de destitution). En agissant ainsi, les représentants ont corrompu la démocratie brésilienne, au sens étymologique latin corrumpere, qui signifie « briser totalement ». Cette corruption morale du régime constitutionnel s’est ajoutée à la corruption morale et financière du système politique, renforçant le discrédit de la démocratie. Le soutien à la démocratie est passé au Brésil de 54 % à 32 % entre 2015 et 2016, soit une chute de vingt-deux points[19]. Aucun autre pays d’Amérique latine n’a connu un tel recul.

 

Chronologie : de la réélection à la destitution de Dilma Rousseff (2014-2016)

26 octobre 2014. Réélection de Dilma Rousseff (PT) et de son vice-président Michel Termer (PMDB). Le perdant Aécio Neves (PSDB) conteste les résultats et ses partisans sortent dans les rues de São Paulo pour réclamer une destitution.

5 décembre 2014. Le PSDB appelle ses partisans à se mobiliser dans la rue contre la présidente réélue.

18 décembre 2014. Le PSDB demande au Tribunal supérieur électoral d’invalider la réélection de Rousseff.

1er janvier 2015. Dilma Rousseff débute son second mandat et annonce vouloir intensifier la lutte contre la corruption.

1er février 2015. Eduardo Cunha (PMDB) est élu président de la Chambre des députés contre la volonté de Dilma Rousseff, qui avait soutenu un autre candidat. Il se dit « indépendant » du gouvernement. Un bras de fer politique s’engage entre Rousseff et Cunha.

26 février 2015. La Chambre des députés ouvre une Commission d’enquête parlementaire pour enquêter sur les détournements de fonds liés à Petrobrás (dans le cadre de l’affaire Lava Jato).

3 mars 2015. Le Tribunal suprême fédéral ouvre des enquêtes contre des personnalités politiques suspectées d’être impliquée dans l’affaire Lava Jato (initiée un an plus tôt, le 17 mars 2014).

15 mars 2015. Manifestations contre la corruption et contre Dilma Rousseff.

15 avril 2015. Le trésorier du PT, João Vaccari Neto, est emprisonné dans le cadre de l’affaire Lava Jato.

16 juillet 2015. Eduardo Cunha est mis en cause dans l’affaire Lava Jato.

17 juillet 2015. Eduardo Cunha rompt avec le gouvernement et déclare dorénavant être dans l’opposition.

30 juillet 2015. Approfondissement de la crise économique.

21 octobre 2015. Des parlementaires d’opposition remettent à Eduardo Cunha une demande de destitution pour crime de responsabilité en raison de « pédalages fiscaux ».

3 novembre 2015. Le Conseil d’éthique de la Chambre des députés ouvre une enquête contre Eduardo Cunha, accusé de fausse déclaration sur de prétendus comptes cachés en Suisse.

25 novembre 2015. Le sénateur Delcídio Amaral (PT), chef du gouvernement au Sénat, est arrêté dans le cadre de l’affaire Lava Jato.

2 décembre 2015. Le groupe PT à la Chambre des députés décide d’appuyer l’ouverture d’un jugement politique contre Eduardo Cunha.

2 décembre 2015. Eduardo Cunha autorise l’ouverture d’une procédure de destitution contre Dilma Rousseff.

3 mars 2016. Delcídio Amaral signe un accord de délation contre remise de peine avec le procureur général de la république, dans lequel il implique Dilma Rousseff et Lula.

4 mars 2016 : Perquisition au domicile de Lula, emmené de force au commissariat pour être entendu dans le cadre de la 24e phase de l’opération Lava Jato.

13 mars 2016 : Plusieurs millions de Brésiliens manifestent contre Dilma Rousseff et contre Lula.

15 mars 2016. Manifestations en soutien de Dilma Rousseff et de Lula.

17 avril 2016. La Chambre des députés valide la procédure de destitution contre Dilma Rousseff (avec 367 votes sur 513).

12 mai 2016. Le Sénat autorise la procédure de destitution (avec 55 votes sur 81). Dilma Rousseff est destituée temporairement et Michel Temer assume le pouvoir le temps de la procédure.

28 juillet 2016. José Eduardo Cardozo, ancien ministre de la Justice et avocat de Dilma Rousseff, remet son rapport intermédiaire à la Commission de destitution.

10 août 2016. Le Sénat recommande le jugement de Dilma Rousseff (avec 59 votes sur 81).

29 août 2016. Dilma Rousseff est entendue par le Sénat.

31 août 2016. Les sénateurs votent en faveur de la destitution définitive de Dilma Rousseff (avec 61 votes sur 81) mais votent contre sa privation d’exercice de fonctions publiques (avec 42 votes sur 81).

 



[1] F. Louault, « La démocratie brésilienne à l’épreuve », Observatoire politique de l’Amérique latine et des Caraïbes, Sciences Po, 26 mars 2016 (www.sciencespo.fr/opalc/content/la-democratie-bresilienne-lepreuve).

[2] Cette distinction renvoie aux deux sources de légitimité énoncées par le politologue Fritz Scharpf : la légitimité par les fondements (input legitimacy) et la légitimité par les résultats (output legitimacy). Voir : F. Scharpf, Governing in Europe. Effective and Democratic ?, Oxford, Oxford University Press, 1999.

[3] Cette décision constituait clairement un acte de représailles : quelques heures avant, les députés du groupe PT à la Chambre des députés avaient décidé de soutenir l’ouverture d’une procédure contre Eduardo Cunha, afin de faire casser son mandat. Cunha avait déjà rompu avec le gouvernement et rejoint l’opposition le 17 juillet 2015, un jour après avoir été mis en cause dans l’affaire Lava Jato.

[4] La vidéo de la session plénière (d’une durée de 9h50) est consultable sur le site de la Chambre fédérale : www2.camara.leg.br/atividade-legislativa/webcamara/arquivos/recentes/videoArquivo?codSessao=56015. Joaquim Barbosa, ancien président du Tribunal suprême fédéral (2012-2014), a considéré cette session comme un spectacle « pathétique », « à pleurer de honte ». Seuls deux députés ont invoqué les manœuvres budgétaires pour justifier leur appui à la destitution.

[5] P. Rosanvallon, La Légitimité démocratique, Paris, Seuil, 2008. Pierre Rosanvallon considère l’élection comme l’un des piliers classiques de la légitimité démocratique. Il parle dans ce cas d’une « légitimité d’établissement ».

[6] Aécio Neves (PSDB), qui avait été battu par Dilma Rousseff au second tour de l’élection présidentielle de 2014, n’a d’ailleurs jamais reconnu sa défaite. Après avoir contesté les résultats, il avait appelé ses partisans à descendre dans la rue pour manifester contre la présidente réélue.

[7][7] Voir notamment la synthèse conceptuelle proposée par M. Bankowicz : Coup d’État. A Critical Theoretical Synthesis, Francfort, Peter Lang, 2012

[8] Littéralement : « não vai ter golpe ! ». Une chanson intitulée Não vai ter golpe a également été composée et interprétée par Beth Carvalho (www.letras.mus.br/beth-carvalho/nao-vai-ter-golpe/). Il s’agit là d’un usage classique des registres musicaux pour sensibiliser la population, émouvoir et élargir ainsi la base d’appui. Sur ce thème, voir C. Traïni, La Musique en colère, Paris, Presses de Sciences Po, 2008

[9] “Dilma diz que país vive um clima de “golpe democrático à paraguaia””, Folha de São Paulo, 9 octobre 2015 ; “Dilma diz que é “golpe” a tentativa de impeachment no Congresso”, Jornal da Globo, 14 octobre 2015.

[10] A titre comparatif, trente-quatre demandes avaient été enregistrées contre Lula (vingt-cinq durant son premier mandat, marqué par l’affaire du Mensalão, puis neuf durant son second mandat), et dix-sept contre Fernando Henrique Cardoso (un durant son premier mandat, puis seize durant le second).

[11] “Maduro e Morales alertam para risco de “golpe de Estado” contra Dilma”, El País, 14 octobre 2015.

[12] “Íntegra do discurso de Dilma após impeachment”, Jornal da Globo, 29 août 2016 (nous traduisons).

[13] “Íntegra do discurso de Dilma após impeachment”, Jornal da Globo, 31 août 2016 (nous traduisons).

[14] “Vice decorativo? As diferenças entre o papel de Temer e o de seus antecessores”, BBC Brasil, 23 décembre 2015.

[15] “Com 14% de aprovação, Temer tem segunda pior popularidade em ranking das Américas”, BBC, 5 octobre 2016.

[16] F. Haddad, « A saída para a crise não está prevista na Constituição », Carta Capital, 17 décembre 2016.

[17] Selon une enquête de l’Institut Datafolha diffusée le 11 décembre 2016, 63 % des personnes interrogées souhaitaient la démission de Michel Temer et la convocation de nouvelles élections (Datafolha, Opinião Pública, 12/12/2016, “Reprovação a Temer sobe para 51 %”).

[18] Sur l’apprentissage des alternances électorales, voir A. Przerworski, « Acquiring the Habit of Changing Governments Through Elections », Comparative Political Studies, Vol. 48, n° 1, 2015, p. 101-129.

[19] “Em um ano, apoio à democracia no Brasil cai de 54% para 32%”, Deutsche Welle, 5 septembre 2016.