"GRIB - Science Politique" - Texte de présentation
Disciplines - Science Politique
Écrit par Rodrigo Goyena & Frédéric Louault   

À maintes reprises, les différents régimes gouvernementaux qui ont façonné les dates clefs de la politique brésilienne ont succombé à l’ombre d’une constante influence française ; il nous suffira de rappeler qu’au moment où le monarque des tropiques D. Pedro II se trouva démuni de son trône, l’agitation des élites politiques républicaines tournait autour d’un choix versant soit pour le libéralisme américain, soit pour le jacobinisme français, soit pour le positivisme comtien. Rappelons-nous également des références journalistiques de l’époque et nous y verrons sans grande surprise que la Marseillaise était chantée, telle une coutume brésilienne, avant la prise de fonction des hommes politiques. Sachons encore que dans ce large processus de formation des âmes républicaines, le Ministère de l’Intérieur de la première République brésilienne nommait sa section de propagande en langue française et sans craindre un manque d’originalité; le Bureau de l’Esprit était édifié.

Mais l’influence française ne fut pas simplement exprimée dans les actes et symboles de la vie politiques. Bien plus important fut le regard académique français sur le Brésil qui, d’une façon ou d’une autre, termina par donner une couleur française aux yeux brésiliens. Pour ne pas trop nous éloigner de l’époque à laquelle nous faisions référence, évoquons par exemple l’infatigable recours que font les auteurs brésiliens de Science Politique aux analyses de Louis Couty, et bien d’autres.

En tant que matière formellement étudiée dans les universités, la Science Politique fera son apparition, grâce aux recommandations de Sérgio Buarque de Holanda, assez précocement, et avant l’Argentine et le Mexique. Ce fut d’abord en tant que sous-programme lié au département de Sociologie de l’Université Fédérale de Minas Gerais qu’elle connaîtra sa première institutionnalisation. Elle aura ensuite son propre département dans les Universités de Rio de Janeiro et surtout au sein de l’Université de Sao Paulo. Pendant les années 1950 et 1960 seront étudiés les thèmes relatifs au comportement politique, à la représentation politique, au pouvoir local et au système partisan. L’influence de Maurice Duverger y fera ensuite grand succès. Plus récemment, ce fut la citoyenneté, les oligarchies, l’idéologie, l’instabilité politique et le régionalisme partisan qui acquirent une ampleur significative dans la matière. À tour de rôle, Victor Nunes Leal, Hélio Jaguaribe, Orlando de Carvalho, Afonso Arinos de Melo Franco etc., feront les unes des pages académiques de la Science Politique brésilienne lui faisant progressivement prendre un contour très brésilien.

Et pourtant, la nature hybride du système politique brésilien – qui tout au long du XX ème siècle jonglera entre un Etat fort et une périphérie oligarchique – ne cessera également de fasciner les auteurs étrangers. Arend Lijphart y verra le pire des systèmes politiques du fait d’une combinaison entre un système à forte dominante présidentielle et un multipartisme législatif ; ingouvernable combinaison dédoublée en Etats fédérés et municipes. Sérgio Abranches y percevra plutôt un présidentialisme de coalition dont le trait particulier est la richesse démocratique exprimée en une myriade de partis.

En France, l’intérêt des auteurs de Science Politique pour le Brésil est quantitativement limité. Les politologues français n’ont en ce sens pas su suivre les pas des géographes, historiens et anthropologues. Manque d’intérêt ou de curiosité ? Manque de moyens et d’outils pour approcher la réalité brésilienne ? Manque de créativité, voire de courage scientifique ? Peur de voir mise en péril la validité de théories ethnocentrées ? Arrogance académique confinant les recherches sur la politique brésilienne à une forme de tropicalisme stérile ? Quelles qu’en soient les raisons profondes, le constat est édifiant : peu d’auteurs se sont lancés dans l’aventure brésilienne. Mais depuis l’article de Jean Blondel sur le comportement électoral dans l’Etat de Paraíba (publié en 1955 dans la Revue Française de Science Politique), certains travaux de la Science Politique francophone ont fourni des apports qualitativement importants à la compréhension de certains des grands enjeux politiques du Brésil. C’est le cas de l’ouvrage de Daniel Pécaut sur les intellectuels et la politique (1989) ; et plus récemment des apports de François d’Arcy, Olivier Dabène, Stéphane Monclaire, Alain Rouquié, etc.

Si la Science Politique brésilienne a historiquement reçu une forte influence française, le schéma semble depuis plusieurs décennies en cours d’inversion, ou du moins de rééquilibrage vers un jeu d’influences réciproques. Loin de poser un simple regard français sur les évolutions de la science politique et de la vie politique du Brésil, la rubrique Science Politique du GRIB cherche à rendre compte de cette réciprocité. D’un côté, le « GRIB Science Politique » doit permettre le renouveau d’un regard français inquiet et hésitant sur la Politique brésilienne. Il se veut un stimulus, pour faire prendre conscience de l’intérêt que revêt le Brésil pour le développement de la Science Politique comme discipline académique. D’un autre côté, et par-dessus tout, le « GRIB Science Politique » cherche à présenter les chantiers actuels de la recherche brésilienne en Science Politique, à en diffuser les produits, travaux, résultats et questionnements. Le 6e Congrès de l’Association Brésilienne de Science Politique (ABCP), qui s’est tenu à l’UNICAMP du 29 juillet au 1er août 2008, a rassemblé plus de 600 personnes, témoignant une nouvelle fois du dynamisme et du haut niveau de la Science Politique brésilienne. Fondée en 1998, l'ABCP compte plus de 450 membres et accompagne le développement de la science politique au Brésil, qui vient de créer une nouvelle revue, la Brazilian Political Science Review.

Le GRIB se veut une plate-forme d’échange entre les champs académiques français et brésilien. En favorisant la création de ponts infra-disciplinaires (politiques publiques, sociologie politique, élections, relations internationales, etc.), il veut participer à son niveau à un mouvement d’oxygénation académique, et permettre à la communauté scientifique française de prendre connaissance et inspiration des expériences brésiliennes.
Pour ce faire, les membres de la rubrique Science Politique du GRIB se sont fixé plusieurs objectifs. Ils mettront en place :

1. Un bilan des avancées de la Science Politique francophone sur le Brésil.
2. La diffusion d’articles et publications scientifiques brésiliens et français de science politique sur le Brésil
3. Un suivi de l’actualité académique, et des grands débats de la Science Politique brésilienne
4. Des points de vue sur l'actualité politique du Brésil
5. Une analyse sur les méthodes de recherche menées sur le Brésil.
6. Des traductions de travaux de Science Politique réalisés par des chercheurs brésiliens.
7. Un classement des références bibliographiques.
8. Un annuaire disciplinaire (avec mots-clefs, langues de travail, thèmes de recherche, etc.) favorisant des échanges directs entre chercheurs français et brésiliens.

Rodrigo Goyena da Silveira Soares (coordinateur), Frédéric Louault